Si nous disons qu’un crime c’est un crime de trop, il est donc inutile, de la part des abolitionnistes, d’invoquer des arguments comme ceux se référant à des statistiques et stipulant que le nombre de crimes n’a pas augmenter avec la fin de la peine de mort, dans le rapport des crimes sur la population. Ainsi, si infime puisse être ce ratio, un crime reste toujours un crime de trop, et les statistiques ne nous disent rien de plus que ce que nous savons déjà, et elles ne peuvent servir à légitimer l’abolition de la peine de mort. La statistique s’avère donc, ici, un faux argument, au même titre qu’il y a de fausses questions et comparaisons, dont voici un exemple apporté par Beccaria: Les cris d’un malheureux seraient-ils capables de faire revenir le temps passé et de révoquer les actes qu’il a commis?[1] Est-ce avec de tels faux arguments que certaines personnes se disent philosophes et qu’elles ont proposé d’abolir la peine de mort, et d’en miner les fonctions sociales face aux graves et majeurs criminels. Ces arguments n’ont rien à voir avec la raison, et beaucoup avec l’émotion et encore avec la duperie en faisant passer une émotion pour la raison. Nous savons tous que les cris de personne ne sont aptes à reculer le temps; ce qui est fait reste fait.
Il y a d’ailleurs un important principe de moralité qui réside en ceci: ce n’est pas parce que quelqu’un te dit de faire une telle action que tu y es obligé à la faire. La sagesse de ce principe réside en la capacité personnelle de chacun à juger de chaque situation, soit de réfléchir avant d’agir. Par extrapolation, ce n’est pas parce quelqu’un grandi dans un milieu criminalisé qu’il se doit d’être criminel. Ou encore, ce n’est pas parce quelqu’un a subi ou enduré des sévices qu’il se doit de les infliger à un autre, même à cette personne qui les lui a infligé. Le choix du présent sur l’avenir demeure malgré le passé de chacun, et à chacun de vouloir se sortir de la criminalité dans laquelle il est rentré, peut-être malgré lui. Donc, les individus s’adonnant aux vices, aux crimes et à la vengeance choisissent invariablement, par leur libre arbitre, leur propre personne avant les autres, avant la collectivité, avant même l’humanité. Ce n’est pas avec de l’égoïsme que nous faisons une humanité, et ce n’est pas avec des gens centrés que sur leur propre petite personne que nous pouvons assembler une collectivité saine, durable, stable, viable, harmonieuse et respectueuse.
Et il est à propos de mentionner que la majorité des criminels ne commettent pas des crimes passionnels, et cela même s’ils aiment le milieu criminel et ses attraits illicites et excitants. Le meurtre, l’assassinat, pour prendre ces exemples, sont plus souvent qu’autrement organisés, planifiés et prémédités. Ah! ce jour n’est pas encore arrivé à nos portes où les criminels, formant leur propre civilisation par eux-mêmes, institueront légalement le droit du crime, où chacun pourra criminaliser les autres; ils se rendront bien vite compte que la criminalité nuit à l’ordre établi, quel qu’il soit, et que la loi, la justice, les peines et la police seront nécessaires, tant et aussi longtemps que chacun ne portera pas en lui la loi des autres, soit celle du respect de la société. Le moment où ils comprendront cela, les policiers seront réaffectés à d’autres fonctions citoyennes.
Il est possiblement vrai que la peine de mort, tant prononcée qu’accomplie, n’empêche pas le crime d’avoir été perpétré mais qui, avec certitude, peut dire que la peur d’être, sciemment, amené à sa mort n’a jamais dissuadé au moins un criminel, et donc évité au moins un crime? Ceci n’offre, j’en suis conscient, aucune validation ni aucune réfutation possibles. Cependant, outre le fait de contrer la récidive chez cet irrécupérable scélérat, elle n’écarte pas non plus ceux qui ne préméditent pas leurs crimes justement parce que ceux-ci sont passionnels et qu’ils sont le fruit de l’immédiateté, tant colérique que jalousive et assurément éphémère. Plutôt que de mourir, ces gens doivent absolument recevoir ces enseignements leur permettant un meilleur jugement détaché de leurs émotions; mais si ces mêmes enseignements s’avèrent inutiles, et qu’il y a récidive, avec ou sans accroissement de violence, la peine de mort vient d’être légitimée.
François Mitterrand disait que « La certitude de la mort devrait approfondir la conscience de soi-même.[2] » À l’évidence, cela ne s’est pas produit chez nombre de criminels qui étaient informés que la peine de mort était en vigueur dans l’État où ils ont perpétré leurs crimes et qu’ils en seraient certainement passibles s’ils les accomplissaient. Cependant, nombre d’intervenants sociaux auprès des condamnés à mort, notamment aux États-Unis, ont vu se développer des qualités et une personnalité soucieuse pendant l’incarcération de ceux-ci en attendant la peine de mort. Mais est-ce de la sincérité de la part de ces criminels, ou n’est-ce que comédie? Peut-être est-ce de la sincérité à l’égard des rares personnes qui daignent encore les fréquenter après que le juge ait prononcé le verdict de condamnation à mort, et c’est ce qui expliquerait pourquoi ils chériraient ces relations-là. De développer ces qualités leur permettrait d’établir des liens avec l’extérieur de la prison, alors que de ne pas le faire leur aurait assurément coupé tout lien social. Quoiqu’il en soit, cette nouvelle attitude de la part du condamné est pour le moins étonnante. Est-ce parce qu’il a été? Ou est-ce parce qu’il a été condamné à mort? Pourquoi n’ont-ils pas développé ces qualités avant leurs crimes? Ils avaient, avant, pourtant tout le temps de le faire, mais ils ne l’ont pas fait, préférant le crime et la facilité. Ces criminels veulent peut-être que nous ayons un bon souvenir d’eux après leur mort. Mais si la prison leur a causé cet effet de bonté sur leur personnalité, telle une fontaine de jouvence morale, c’est à se demander s’il va perdurer une fois qu’ils seront libérés (de la peine de mort). Je ne suis pas disposé à placer ma vie ni celle des autres devant leur libération pour tester cela. Peut-être les abolitionnistes seraient tentés…
La prison et la peine de mort sont donc à égalité. Il n’y a aucune raison de rejeter ou d’écarter une sentence plutôt qu’une autre. Mais y a-t-il eu des études démontrant que la prison n’est pas davantage dissuasive? Évidemment non; pour les abolitionnistes, c’est la peine de mort le problème, non la prison. Je ne base pas mon argumentaire philosophique et éthique sur des statistiques comme par exemple le nombre de gens en faveur ou contre la peine de mort, le taux en pourcentage d’appuis publiques ou encore ce sur quoi s’entendent un certain nombre de présidents d’association professionnelle de juristes, criminologistes, policiers ou autres. Ce genre d’études par sondage sont toujours questionnables, d’un côté ou de l’autre de la problématique. C’est d’ailleurs bien reconnu chez les sociologues que les gens de droite –les gens les plus susceptibles d’être en faveur de la peine de mort– ont tendance à moins répondre aux sondages, ce qui fausse le taux véritable de gens en faveur de cette sentence, alors que certains se vantent que le pourcentage national baisse d’année en année. Ensuite, il faudrait se pencher sur ces répondants qui ont vraiment réfléchi à cette problématique et qui ont un argumentaire étayé, et non pas qui répondent aux sondages pour ne pas passer pour des ignorants. Bien d’autres questions méthodologiques pourraient ainsi survenir. Préférant un débat et une position durables à des statistiques de qualité variable et éphémères, je cesse donc de parler des sondages pour reprendre mes réflexions.
La peine de mort n’est certes pas une action amorale ni immorale[3]. Elle est morale car elle a la propriété d’enseigner qu’aucun crime n’est épargné, malgré la gravité de celui-ci. Cependant, elle enseigne aussi de loin, disant aux gens: Attention, voyez où vos crimes peuvent vous conduire. Il est donc concevable que les criminels ne s’en approcheront que selon leurs dispositions à commettre des gravités; ainsi c’en sera à eux à se limiter, à se restreindre, s’ils veulent continuer à vivre après leurs méfaits. Certes, la peine de mort est un acte prémédité, mais qu’à partir de ce moment où le criminel est jugé d’irrécupérabilité. Avant il n’était qu’un criminel non appréhendé, mais néanmoins à punir de ses crimes. Et même avant cela, la peine de mort n’était que des mots écrits noir sur blanc dans un texte légal et adopté, à appliquer que lorsque l’éventualité se manifesterait, sans ne jamais chercher à l’imposer de force.
Ce qui m’amène à dire, en fin de compte, que la peine de mort n’est pas impuissante que le prétendent les abolitionnistes puisqu’elle nous protège de ces récidives que vont tôt ou tard perpétrer ces gens déjà affublés à juste titre d’irrécupérabilité, pour qui le crime sera toujours plus attrayant que le bien d’autrui. La peine de mort nous protège donc contre la pire partie des criminels, la partie organisée, soit ceux qui commettent de façon non passionnelle. La peine de mort est un message clair témoignant aux criminels que nous ne voulons plus de crimes. Pour la société, la personne, le citoyennat (l’ensemble formé des citoyens), le corps social, la communauté, la justice et l’État, pour tous ainsi mentionnés le crime ne paie pas du tout.
Mais si la peur de la mort n’a aussi aucun effet sur ces gens non préméditant leurs crimes, il en va de même pour les autres types de sentences possibles, comme le sont la prison à vie, l’incarcération momentanée et l’amende, même si cette dernière est excessive. Alors, s’il n’y a qu’un seul bien possible, ne serait-ce que pour nous, la proportionnalité des peines, jusqu’à la peine de mort, va de soi. De cette façon, nous nous sentons bien puisque nous jugeons que le crime est convenablement sentencé, ni plus ni moins.
Si la peur de la mort n’a aucun effet sur ces assassins et ces criminels de la pire espèce, les autres sentences possibles leur paraîtront n’être guère rien de plus que rien, ne serait-ce qu’une pause entre leurs crimes, ou des vacances entre leurs malversations, puisqu’en prison ils y sont dorlotés par des gardiens qui ne peuvent rien contre eux; la Charte des droits des respectueux protège autant les irrespectueux. Ceci n’est plus le cas avec ce traité. Avec la prison, les criminels n’ont guère à se soucier de la protection à organiser en vue de ne pas être appréhendés, car l’État veille désormais sur eux, et ils n’ont pas non plus à quérir nourriture et autres commodités, puisque tout leur est servi à des heures programmées d’avance pour eux; il ne suffit plus que d’attendre, d’attendre la libération.
Puisque la peine est proportionnelle, la valeur des droits des humains se doivent de l’être aussi, et une distinction entre humains respectueux se doit d’être balisée de celle délimitant ces humains ir-respectueux, où cette valeur doit être proportionnellement révisée à la baisse pour ces derniers. Pour eux, moins de droits et davantage de sentence et de peine.
D’un autre côté, la peine de mort n’a peut-être pas davantage d’impact dissuasif chez ces êtres très conscients de la condition humaine, ou de la leur, mais eux, parce qu’ils sont plus instruits dans un domaine, peuvent faire davantage de dommages, tant moraux, physiques qu’économiques, quoique circonscrits à leur sphère d’activité, à moins encore qu’ils ne soient chef d’État, auquel cas ils peuvent affecter tout un chacun. C’est ainsi que de grands financiers et de fameux militaires sont devenus notoires, non pour humanisme mais, tout le contraire, pour crimes contre l’humanité. Mais la peine de mort peut avoir cet effet dissuasif, cet effet positif, contre ceux dont la volonté est sciemment orientée vers la criminalité durant laquelle ils feront de moindres crimes pour ne pas être sentencés à mort. Et certains crimes méritent de facto la mort, car aucune sentence de prison ni réinsertion ne peuvent corriger ni accorder conscience au criminel ayant commis de tels crimes; il sera toujours asocial, non sociétaire.
Dans un cas comme dans l’autre, du passionnel à l’instruit, en n’oubliant pas le criminel de carrière, il n’en demeure pas moins qu’une éducation saine, éthique et morale ─où les émotions sont étudiées et comprises─, jointe à des conditions d’existence décentes, respectueuses et émancipatrices, auraient pu palier à la presque totalité des crimes par la prévention; et même si ce n’est pas une garantie, c’est déjà une réduction considérable de crimes.
Mais prenons un instant pour penser une justice sans peine de mort. Que doit-elle faire lorsque la justice a devant elle un être dépourvu de remords, dont l’éducation n’a pas pallié à la criminalité, dont la prison et les programmes sociaux n’ont pas eu ces effets escomptés de réhabilitation et de conscientisation qui étaient pourtant souhaités pour ces gens sortant du chemin du respect social? Quelle peine leur octroyer pour qu’ils comprennent le tort de leurs actions et le vice de leurs pensées asociales? Je vais reformuler de cette façon ma question: puisqu’ils ne comprendront jamais le tort que leurs actions et le vice que leurs pensées asociales causent dans la société, que devons-nous en faire de ces méchants irrécupérables?
L’amende et la confiscation de leurs biens et argents n’auront pas d’effet dissuasif. Bien qu’auprès des riches, cela peut diminuer leur statut social et les faire changer de classe sociale ─ce qui n’est pas peu, j’en conviens, mais tout de même pas assez. Et il en va aussi de la proportionnalité des amendes puisque les fortunes ne sont ni communes ni égales. Mais si l’argent se refait, le crime aussi. La contrepartie pécuniaire au crime grave, à la récidive et au manque de remords n’est plus une sanction applicable, car le crime est justement trop grave, sans oublier que le pauvre paie de son corps son incapacité de payer alors que le riche le fait de sa poche et vaque ensuite librement à ses affaires. L’amende, comme les autres sentences, sauf la dernière, sont insuffisantes.
Une correction physique n’aura pas davantage d’effet car le corps est déjà endurci par une volonté cruelle. Advenant qu’il ne le soit, le châtié inventera tout ce qui lui est possible d’inventer pour que s’arrête la punition physique; il acceptera même de prendre la responsabilité de crimes qu’il n’a pas perpétrés. Cela est contraire au principe de la justice voulant que le criminel concerné paie pour les crimes qu’il a commis, non un innocent à ce crime[4], et c’est pourquoi cette mesure ne reçoit pas un écho favorable. C’est aussi for différent de la torture, elle qui cherche à obtenir des renseignements qu’un terroriste n’a pas divulgués et qui serviraient à sauver l’État, la société, ou un allié, d’un grave péril. De plus, la correction n’est pas une façon d’éduquer ni de réhabiliter car elle ne fait que créer, ou accroître, la vengeance dans une individualité qui ne se soucie d’ailleurs pas de la vie des autres. La correction n’a pas non plus cette valeur en donnant l’exemple à celui qui n’a pas les mœurs ni les manières civiques. Cette méthode ne porte pas ses fruits à faire du criminel un (meilleur) citoyen car à chaque coup donné il n’y a aucune explication quant au pourquoi de ce geste; les coups sont donc doublement inutiles. Alors, de donner des armes à un criminel, voilà une belle façon de s’assurer que le criminel va nous exécuter lors de sa récidive.
Beccaria et Voltaire préféraient l’esclavage public à perpétuité pour les criminels, où ceux-ci rendent davantage de services à la société que leur squelette à un poteau. Cependant, ces penseurs ont vite oublié qu’il était souvent facile à l’ingénieux malin de se défaire de ses chaînes pour (re)commencer (d’autres) crimes, et que dans la liberté du criminel, outre la prison du citoyen, la justice ne remplit plus son mandat social. L’esclavage a aussi la même caractéristique que l’incarcération à vie en ne jamais réhabilitant le prisonnier, en ne lui accordant pas le temps ni l’opportunité d’être meilleur. D’autant plus que l’esclavage est la pire des méthodes pour mettre en servilité une vie humaine; il y a absence de dignité.
Certains pourraient m’interpeller en me disant qu’il serait préférable pour les irrécupérables qu’ils soient sentencés aux travaux forcés plutôt qu’à la fin de l’existence. Posons-nous les vraies questions. D’abord, qu’est-ce qui est préférable pour un corps social? L’esclave utile ou la quiétude de la paix? Outre que les chartes de droit ont aboli l’esclavage, et mènent encore ce combat à l’extérieur d’elles, là où il n’y a pas encore de chartes a-esclavagistes ou d’État de droit (de droit dans l’État), dans leurs mœurs les sociétés civilisées ont aboli l’esclavage[5]. Pour que des criminels enchaînés rendent des services utiles, encore faudrait-il qu’ils ne tentent de récidiver –car là ils causeraient plus de torts que ce que des travaux forcés pourraient apporter à la collectivité–, il faudrait assurément que ce soit des taches dont personne ne veut. N’oublions pas qu’il faudrait, en plus, leur attitrer des gardiens, ce qui génèrerait d’autres coûts sociaux alors que les morts ne nécessitent ni sécurité ni attention ni vêtement ni nourriture ni divertissement ni quoique ce soit d’autre. D’ailleurs, pourquoi un travail honnête devrait-il être accompli par un malhonnête? C’est grandement déprécier le travail social, le travail humain –qui l’est déjà beaucoup par la mécanisation des tâches–, et c’est reléguer les honnêtes travailleurs au chômage ou à la réduction de leurs revenus légaux, accroissant la demande de revenus illégaux…ce qui ne sera guère mieux, convenons-en. S’ils travaillent, il faut qu’ils paient des impôts; mais s’ils paient des impôts, ils auront les mêmes droits que les travailleurs, et s’ils se blessent, ils pourront être indemnisés, et s’ils ne se blessent pas, ils auront droit au chômage[6]. Pensez à tout ce que représente le droit au travail. De plus, il serait illégal de forcer un prisonnier à travailler car l’Article 23(1) stipule clairement que Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage, de même qu’en 23(2), Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. Alors?
Les travaux forcés sont à exclure des peines possibles, en alternative à la peine de mort, comme toute autre peine d’ailleurs car ─en plus de donner plus de muscles à un criminel qui a déjà trop d’énergie lors de ses méfaits─ tous les membres d’une société ont droit à leur dignité dans le travail et à l’émancipation provenant de celui-ci, ainsi qu’aux avantages qu’il procure. Dans une économie basée sur l’argent, c’est le travail qui rémunère, et donc qui participe à nourrir l’estomac des gens et rassasie la conscience de ceux-ci par la paix. Ainsi, s’il y a des travaux à faire, ils sont, d’abord, à accorder aux respectueux des lois et ensuite, si le chômage est réduit à zéro, aux brimeurs des mêmes lois. S’il y a donc tant de besoins économiques à combler par une main d’œuvre requise, il faut puiser parmi la société. La main d’œuvre n’a pas à être en liberté, quoique mécontente, dans la lassitude de ne rien faire, et non pas chez les exclus par le crime ─déjà occupés de sincérité et d’assiduité par leurs programmes sociaux, payés par les premiers, par leurs divers travaux et métiers. D’ailleurs, les travaux sociétaires servent à éduquer la société des dangers qui la guettent si elle s’aventure vers le vice par la mise en public des criminels et de leurs explications quant à leurs crimes, et non pas à combler des emplois par des travaux non rémunérateurs et des gens qui ne le méritent pas.
L’acharnement médiatique n’est pas viable ni souhaitable car, au lieu de calmer la population, cette méthode ne fait que davantage tourner la lame dans la plaie du corps social. De plus, cette méthode qu’est la honte ne peut avoir aucun effet sur un individu sans morale ni conscience civique; au mieux, le criminel se réjouit d’être médiatisé car le média lui accorde une reconnaissance qu’il n’aurait pas eu autrement. Cependant, l’infamie, comme le disait Beccaria, « prive le coupable de la considération de la confiance que la société avait en lui, et de cette sorte de fraternité qui unit les citoyens d’une même nation[7] ». C’est pourquoi cette méthode ne peut être qu’un à-côté, non légitime, mais nécessaire pour que le portrait du criminel soit connu de toutes.
Le démembrement du corps humain est moralement inacceptable et philosophiquement inutile puisque ce n’est pas le membre qui est le fautif, mais plutôt la conscience criminelle, toujours le libre arbitre.
Cela pourrait suggérer à certain le changement de personnalité dans le corps; lorsque cette technique sera possible et fiable, elle sera à considérer. Je doute cependant qu’un être humain puisse être reprogrammé; le conditionnement a toujours ses limites et effets secondaires. Un conditionnement, une autre personnalité dans le même corps du criminel ─remplaçant la première─ ne changeront rien au fait que c’est ce corps qui a commis les crimes en question car c’est ce corps que pourra croiser par inadvertance la victime, ce qui aura pour effet de compromettre la guérison de celle-ci par un constant rappel des souffrances du passé. S’il vient un temps où l’implantation d’une personnalité, soit d’une personnalité citoyenne, dans un corps s’avère efficace pour amender les criminels tout en préservant la vie humaine, cette implantation doit obligatoirement s’accompagner d’un changement d’apparence tout aussi permanent, et des chirurgies cosmétiques sauraient y pallier adéquatement. « Forgivness is a hard thing, isn’t it? But something ever to strive for[8] », disait le Frère Théo. C’est pourquoi les douleurs du passé et la vengeance doivent s’arrêter par le plus efficace des moyens: la guérison permanente, la paix, la quiétude.
La cryogénisation des criminels irrécupérables n’est guère viable en attendant que l’humanité développe les techniques appropriées de réhabilitation. Car cette technique n’est à utiliser que lorsque nous aurons d’abord le savoir pour cryogéniser des humains et ensuite celui pour les réanimer de façon efficace. Cette technique implique donc l’investissement massif de sommes d’argent dans la recherche fondamentale sur le froid, alors que ce savoir n’est pas si nécessaire à ce moment-ci de l’humanité; la problématique de la pauvreté n’a pas encore été réglée et il en coûterait moins cher de la réglée que d’investir dans la cryogénisation. De plus, cela ne règle pas le problème de la prison car il faudra entreposer ces criminels frigorifiés, non seulement pour les maintenir dans cet état, mais aussi pour que personne ne les en sorte avant que l’État juge avoir les savoirs pertinents à leur réinsertion sociale, et l’avoir effectivement accomplie.
L’exil et le bannissement sont tout à fait apragmatiques à l’ère de la mondialisation[9] car il n’y a presque plus d’endroits où il n’y a pas d’humains, où en fait le criminel ne serait envoyé que dans un autre État pour y perpétrer d’autres crimes puisqu’il n’y serait pas davantage envoyer d’abord réhabilité. C’est d’ailleurs plus pénible au criminel à être puni parmi ceux auquel il a nui ─car toujours sous leurs regards─, en le privant de ses biens et avoirs, en l’incapacitant des forfaits à venir, que de l’envoyer chez des gens qui ne le connaissent pas autant que nous. Si tant il existe un endroit reculé où l’humanité convient de ne point aller, pour que le criminel y soit laissé dénuder de civilisation, la loi et sa force de coercition perdent en efficacité à l’égard du malfrat à ne faire que cela. Aucune sentence ne peut être l’absence d’une sentence.
Pelleter par en avant n’est jamais une saine attitude à adopter à l’égard de l’avenir ni du présent car il n’y a que le futur qui puisse nous rattraper, considérant que le passé et le présent sont déjà révolus ou en voie de l’être. Alors que reste-t-il à titre de sentence applicable et valable pour ces irrécupérables? Ce sont des irrécupérables et non pas nos irrécupérables car ils ne font plus partie du corps social par leurs crimes.
La prison n’est guère souhaitable pour les irrécupérables car, par la société qu’établissent les criminels en étant ensemble, elle ne fait que leur donner plus de moyens et de connaissances pour abuser à nouveau de la société et la criminaliser davantage. La prison leur procure de nouveaux moyens et de nouvelles connaissances car les criminels s’y fréquentent quotidiennement où ils sont, bien entendu, entre-eux, des semblables; ils y sont d’ailleurs forcés à la fréquentation puisqu’ils sont tous conservés à l’intérieur d’une même enceinte. Même si la prison est la Cité des criminels, ce n’est pas eux qui font les meilleures lois; une Cité de criminels est vouée constamment à enfreindre ses propres règles et à s’abuser constamment. La prison ne fait que de meilleurs criminels, et non de moins pires.
La réhabilitation qu’effectue le pouvoir en place par le médium qu’est la prison reste toutefois ambiguë, car l’objectif final n’est pas de créer un sujet citoyen apte à la vie en société. La prison sert à réduire les écarts de conduite par la mise en forme qu’elle exerce, d’abord, sur le corps des incarcérés, ensuite sur leur conscience. L’emprisonnement va servir à modeler vers l’obéissance car telle est l’application recherchée par l’incarcération située dans le temps que subit tout prisonnier. L’individu trouvé coupable d’un crime n’est plus simplement puni pour ses fautes dans notre société : il est confié aux mains d’institutions jugées compétentes pour qu’il puisse un jour, théoriquement, réintégrer la société mais la réhabilitation, comme nous l’entendons, n’est pas l’objectif final de la prison; elle sert à modeler vers l’obéissance à la conformité des vues sociales, à la docilité. Ainsi, la carcéralisation des corps vise à rendre dociles les criminels après leur emprisonnement. Le modèle de réhabilitation oblige à ce que certains comportements soient adoptés de la part du criminel en vue de la libération; il faudra bien sûr que ces comportements soient littéralement intégrés. C’est un processus de normalisation. Si des normes sont atteintes, relâchement carcéral. En ce sens, la prison est véritablement un châtiment et elle n’a aucune propriété thérapeutique pour la société qui vise à rendre humain[10] des criminels.
Cependant, ce n’est pas parce qu’un prisonnier a intégré les normes, qu’il les met en pratique au moment opportun, qu’il y adhère, qu’il les fait sienne et qu’il vit et mourra par ces normes. Après tout, il n’y a aucun processus de vérification interne dans la personnalité du prisonnier qui soit mis en place. La Loi sur le système correctionnel du Québec ne stipule que des propos de la sorte: « la personnalité et le comportement de la personne contrevenante, son cheminement depuis l’imposition de sa peine, sa motivation à s’impliquer dans un processus de changement et sa capacité à remplir ses obligations[11] ». Le prisonnier peut ne faire qu’un spectacle pour qui l’observe, lequel pensera qu’il est promptement réhabilité. C’est se leurrer à propos des récidivistes. Comme un bon chien dressé, il aura compris ce qui va lui attirer une récompense (permission, libération, etc.) comme ce qui va lui valoir une punition (retrait de droits, sentence au trou, etc.). La prison n’est qu’un processus de conditionnement, de dressage. Mais l’humain n’est pas un animal. Il est capable de comprendre la signification de la motivation au geste dont il a bénéficié, positivement ou négativement. L’irrécupérable ne sera pas obéissant par sincérité, mais simplement parce qu’il veut s’éviter un châtiment, une sanction, une privation quelconque de ce qui lui fait plaisir. En contre partie, certains diront que ce qui est important, c’est que le prisonnier se conforme aux normes; qu’il y adhère ou non n’aurait aucune importance car pendant qu’il les applique, il ne fait pas de crimes. Beaucoup semblent oublier que le frein principal dans la prévention à la criminalité réside dans la volonté interne des gens (on nomme cela l’autocensure). Plus ils adhèrent fortement à une norme, plus leur volonté va les exclure de ces schèmes de pensée qui orientent vers la facilité du crime et la transgression de la loi, soit de la récidive. Il y a le libre arbitre, mais il n’y a pas que le libre arbitre; il faut l’aider. Et la conviction est une bien meilleure sécurité que la capacité de mimer, de reproduire par nécessité. Cependant, ce n’est que le libre arbitre qui décide de se conformer ou non.
Mais l’un des dangers résultant d’une trop longue incarcération est celui de l’institutionnalisation. Elle rend inapte le prisonnier à réintégrer la société. Cela ne veut pas dire que le prisonnier n’est pas réhabilité –qu’il ne fera plus faire de crimes–, cela veut simplement dire que son mode de vie quotidien est désormais vécu, organisé et centré exclusivement sur le lieu qu’est la prison. Conséquemment, il est déshabitué de la vie en société, ayant passé la majorité de sa vie en prison. Il a été institutionnalisé. Le vieux prisonnier a tellement été dressé depuis longtemps qu’il a désormais peur et sera inconfortable à vivre en société. Le vieux détenu qui a passé la plus grande partie de sa vie en prison ne connaît plus autre chose que la prison. En ce lieu, il est important; dehors, il n’est rien, il n’a pas d’importance, n’ayant plus aucun réseau social depuis longtemps, n’ayant personne avec qui établir –voire rétablir– des relations sociales. Il n’a que des copains à l’intérieur, ce qu’il n’a pas à l’extérieur. Tout est à refaire à l’extérieur des murs. Après de nombreuses années d’incarcération, le monde à l’extérieur aura changé considérablement. Il y aura une difficulté immense à s’y adapter. Il y aura probablement aussi cette peur de l’extérieur qui pourra apparaître, lequel est désormais un lieu étant étranger à sa personne, alors qu’il était protégé par les murs de la prison, le coupant littéralement d’un autre monde, l’empêchant de l’atteindre, le lui interdisant même. Le vieux prisonnier qui a été dressé par une autorité ayant pris vingt, trente, cinquante années pour le réhabiliter est littéralement déboussolé. Le prisonnier a été habitué à être conditionné et il a désormais besoin de la prison pour continuer sa vie car elle fait partie de lui, elle en est une partie vitale. Et pour la prison, par prolongement, le prisonnier est aussi un élément vital, un composant vital, dirais-je. Sans lui, elle n’aurait aucune raison d’être et ne pourrait y exercer sur lui ce prélèvement mais surtout ce dressage, ce conditionnement. Dans toute cette normalisation des individus anormaux, c’est encore et toujours le souci de l’ordre, du respect de la Cité, du vivre-ensemble.
La prison à vie ne peut être considérée sérieusement comme une mesure adéquate pour un criminel sentencé à vie. D’ailleurs, la prison à vie est un esclavage perpétuel car elle éternise le milieu carcéral dans la peau du criminel en le perpétuant dans son quotidien. Lorsqu’il est incarcéré, le criminel ne se voue qu’à l’évasion, et lorsqu’il est en fuite il ne fait que des actes qui n’ont pour résultante que de le ramener à la prison. Et s’il fait tout pour ne pas être déniché, il ne fait assurément rien pour devenir un civil par sa participation à l’économie, ou encore un citoyen par sa participation à la communauté et à l’État.
Les gens contre la peine de mort vous diront que la prison à vie sans possibilité de sortie ou de libération est moins onéreuse que la sentence de mort. Ce qu’ils oublient de vous dire, cependant, c’est que, puisque cette sentence n’est appliqué qu’au terme de 20-25 années d’emprisonnement, ces coûts s’additionnent alors que dans les faits il ne faut que comparer l’un et l’autre individuellement. De plus, dans mon système philosophique, où il n’y a qu’une année d’emprisonnement avant l’accomplissement de la sentence, les coûts sociaux s’avèrent dont moindres. Aussi, si l’électrocution est la méthode la plus onéreuse alors qu’il y a d’autres méthodes tout aussi efficaces, pourquoi électrocuter le condamné? Une injection mortelle coûte moins chère. Ensuite, puisqu’une sentence de mort prive assurément de vie le condamné, il faut encore plus être méticuleux dans la preuve présentée –ce qui allonge les procès, témoignages et expertises. Sans oublier les nombreux appels auxquels a droit le criminel et tout le personnel étatique qui doit se mettre en branle lors de ceux-ci. Ceci augmente vite et considérablement le coût d’une peine de mort, alors que le sentencé à vie, sa vie n’étant pas menacée, à moins de recours et de ressources à sa disposition pour faire valoir ses droits. Comparons les comparables.
Qu’en est-il de la misère que ressent le condamné à vie lors de son internement carcéral? Il y a d’emblée confusion à ne pas avoir sur le registre des types de misère: en prison, la misère n’est pas la pauvreté ni la précarité car l’isolement est une réalité de certitude, de stabilité puisque le criminel sait qu’il sera en prison tant que sa vie ne sera pas à terme ou encore de recevoir le (peut probable) pardon. L’internement sert de période de réflexion pour le condamné, et ce avant son exécution; il est donc normal que la solitude le pèse, n’y étant pas habitué, mais c’est voulu pour le forcer à n’être qu’avec lui-même…chose qu’il s’était refusé de faire lors de ses crimes. Notons, comme je le propose dans ces procédures à adopter pour le rétablissement de la peine de mort que l’interné n’est emprisonné qu’une année. C’est une durée beaucoup moins longue que la prison à vie en attendant l’application de cette peine –comme le font pourtant les États-Unis. Avec une seule année, le criminel sait à quoi s’attendre; il y a encore moins d’arbitraire, et c’est au prisonnier à se préparer pour sa fin. C’est aussi amplement de temps pour que la vérité soit faite s’il a été sentencé de façon inappropriée.
Pensez-vous sincèrement que la prison à vie va faire comprendre aux criminels l’importance de ce que sont la vie et l’espèce humaines? Leurs crimes, ainsi que le procès auquel ils ont eu droit, n’y sont pas arrivés. Bien des gens pensent que les peines de mort doivent être commuées en peine à perpétuité. Qu’est-ce que le temps pour un irrécupérable, un récidiviste, si ce n’est en attendant? Le simple passage du temps, en prison ou en liberté, ne règle rien pour un criminel qui ne veut pas comprendre ni adhérer à l’ordre que se donne une civilisation.
Cette prison perpétuelle étend et prolonge les moments malheureux, et cela jusqu’à la mort du criminel, en les transformant en supplices. C’est une atteinte au bonheur, et sans le bonheur une existence ne peut s’émanciper, s’améliorer, s’amender et vivre en paix, tant avec elle-même qu’avec celle des autres formant la société. C'est-à-dire que la prison à vie, telle qu’elle est actuellement vécue par les criminels, est plus affreuse, horrible et cruelle que la mort accordée, par légitimité et moralité, à un irrécupérable. D’un autre côté, la prison à vie n’est pas une sanction davantage applicable car, dans ce cas, ce sont les taxés qui défraient perpétuellement et le crime (par la victime et les dégâts) et la sentence et l’incarcération (par les coûts y étant associés). Si la peine de mort révulse par sa simple signification, et qu’elle ne dissuade pas, il n’en demeure pas moins que l’impossibilité de bénéficier d’une remise de peine lors de l’emprisonnement ─soit la perpétuité ferme─ à l’égard du prisonnier conduit à une exacerbation des passions de celui-ci, soit d’autres crimes; qu’il soit organisé contre les détenus, contre le personnel carcéral ou encore contre la société ne change rien sur le fait qu’un crime reste un crime, peut importe contre qui il est commis. La peine de mort appliquée dans de courts délais évite donc crimes et meurtres en milieu carcéral. D’autant plus que ce qui différencie le crime d’un acte légal, c’est justement l’entente morale sur la légalité de quelque chose. Si le vol est reconnu illégal, il a à être jugé et sentencé pour des considérations tout aussi illégales. La suppression d’une vie n’est pas abominable lorsque celle-ci a légitimé une autorité politique à la lui enlever. Il n’y a rien dans la société qui ait autorisé le criminel à agir par ses crimes odieux. Peut-être, peut-être l’a-t-elle orienté involontairement vers le crime par ce qu’il serait plus simple d’appeler des tentations ─ces éléments criminogènes─, mais jamais elle ne lui a donné un mandat à accomplir contre elle-même, ni ne l’a autorisé à abaisser ses barrières civiques et morales. L’individu s’est, encore, fait criminel, de plein gré. Qu’il ait pris ou non de la drogue avant de commettre son crime ─circonstance atténuante, diront certains─ ne change rien au fait qu’avant d’en prendre il avait un jugement sain, qu’il en connaît les effets, et pourtant il a tout de même pris de la drogue ─circonstance encore plus aggravante si le criminel a choisi volontairement d’abaisser ses restrictions personnelles pour se commettre davantage dans les crimes qu’il a faits par la suite.
Du prisonnier à vie ou du sentencé à la peine de mort, l’un n’est pas l’autre, certes, mais les deux sont jugés d’irrécupérabilité, et ce qui différencie l’un de l’autre réside en ce qu’il est préférable pour la société que le premier soit maintenu en vie, mais où l’importance de la vie du criminel a cette limite lorsqu’elle vient à avoir plus de valeur que celle du sociétaire, auquel cas la peine de mort devient une nécessité. Les prisonniers à vie sont donc souvent des gens ayant atteint politiquement l’État, alors que les criminels, ceux qui ne manifestent que les désirs, passions et perversions d’une manière égoïste, sont sentencés à la peine de mort.
Il y a toujours le pardon! Vous pensez qu’une telle mesure va inciter un irrécupérable à se repentir? Cela équivaudrait à mettre tous les humains, tous nos proches parents, tous nos amis et tous nos semblables sur la ligne de front face à une bombe atomique: ils mourraient, et ils mourraient assurément et atrocement, sans l’ombre d’un doute. Car la certitude de la sentence prévient davantage le crime que son impunité. Une partie de la sagesse de Beccaria doit à nouveau être présentée, puisque le pardon prononcé par le peuple est, pour reprendre son expression, « un décret général d’impunité[12] », et où de placer la vie d’un criminel au-dessus de tous est, assurément, un crime encore plus grave car tous s’entendent pour se nuire mutuellement et cela sans règle aucune. Permettez-moi de conclure cet aspect du pardon par quelques paroles de cette source qu’est encore Beccaria, où il fait un autre judicieux raisonnement:
Quelquefois on s’abstient de punir un délit peu important, lorsque l’offensé le pardonne. C’est un acte de bienfaisance, mais un acte contraire au bien public. Un particulier peut bien ne pas exiger la réparation du tort qu’on lui fait; mais le pardon qu’il accorde ne peut détruire la nécessité de l’exemple […] Un citoyen offensé peut renoncer à sa portion de ce droit, mais il n’a aucun pouvoir sur celles des autres.[13]
Poursuivons par autant de ce sérieux soucieux de la vie organisée en collectivité.
Chaque personne a le droit de légitime défense; celle-ci a à s’effectuer dans l’instant suivant l’agression et a pour visée d’écarter le danger tant qu’il persiste à menacer la vie. Or la société et l’État ne sont pas une personne car ils sont un corps de personnes. Ils ne sont donc pas prompts à la réaction immédiate, à moins d’actions préventives, nécessitant tout de même une certaine préparation. Pour lutter contre le crime qui l’assaille, la société doit s’organiser en préparant ses forces et en accumulant les preuves du dit crime. Elle n’a nul intérêt, nulle passion, pour le meurtre gratuit ni pour la vengeance: cela ne l’émancipe pas ni ne la guérie. Mais quand le crime ne peut être combattu par les savoirs existants, il devient nécessaire de tuer le criminel car sinon il risque d’emporter tout entière, par la déchéance, la société dans la mort. Le droit et le bien-être de tous ont donc ainsi préséance sur la vie de cet individu criminel: il n’y a là rien d’injuste, mais cela le serait assurément d’une attitude, d’une position, inverse. Car en reconnaissant l’individu criminel au-dessus de la collectivité, tous y adhérant proclament la dissolution de celle-ci, voir de l’inutilité de fonder le Pacte. Et si le citoyen est irremplaçable, il en va autrement du criminel, qui n’a pas à être remplacé, ni par un autre, ni par lui-même mais plus fort et davantage criminel.
Il reste donc à accorder à cet irrécupérable la mort, une mort paisible, sans souffrance et sans abus d’aucune sorte. Certes, l’irrécupérable quitte la société en criminel mais son corps n’a pas à souffrir davantage de notre douleur, à laquelle il a contribué de son plein gré. Le corps mérite respect et dignité, notamment, encore et toujours lorsque la vie l’a quitté.
Un criminel est un être adulte et responsables de ses actes; un délinquant est un mineur, mentalement ou en âge. S’il y avait un espoir d’amélioration que le criminel redevienne un citoyen, un respectueux du Pacte, celui-ci aurait trouvé la force en lui de ne pas commettre ses crimes, de ne pas s’adonner à l’envers de la loi et de l’être humain, et il n’y aurait nul besoin d’une peine de prison pour tenter de le réhabiliter car il aurait compris d’avance les torts qu’il allait faire en réfléchissant sur ses actions. En clair, ce que je dis c’est que l’être adulte muni d’une conscience bien conçue physiologiquement est libre de ses choix, même qu’il n’a pas le choix de les assumer devant sa propre personne, encore moins devant la loi.
La peine de mort est notamment nécessaire et s’avère légitimée de plus belle lorsqu’un système juridique sanctionne au tiers de ces sentences que normalement recevraient les criminels alors qu’en plus il les libère au sixième de ce qu’il leur accorde dans les faits. La proportionnalité des peines légitimant la peine de mort répare cette injustice en disant que passer une certaine proportion de crimes, il ne peut plus y avoir de proportion dans les sentences parce que les criminels ont trop commis.
Certes, l’exécution est une action punitive, mais c’est aussi un acte social d’exclusion permanente par la communauté humaine à l’encontre de l’individu reconnu dangereusement incorrigible. D’ailleurs, la peine de mort n’est pas une mesure d’élimination comme l’est assurément le génocide, et c’est pourquoi il ne faut pas confondre l’une et l’autre, c’est se méprendre dans ses propres réflexions. La première est moins pire que le second, et ce n’est pas pour cela qu’il faille cependant l’instituer.
Il est impossible de considérer l’État et/ou ses constituants comme des gens accomplissant un meurtre par l’application de la peine mort. Pour être un meurtre, et même pour être un meurtre prémédité, il faudrait que sciemment l’État soit organisé à créer des criminels, pour les inculper des crimes qu’il leur a fait faire et ensuite les sentencer à la mort. L’État et ses constituants ne cherchent pas volontairement à faire des criminels; ils ne se sont pas associés pour cela. Si tel fût été le cas, les premiers sauraient où trouver les seconds, comment les arrêter et de quoi les inculper.
Je reviens volontairement sur cette distinction que j’ai effectuée entre la personne respectueuse des lois et le criminel et, pour que nous la comprenions bien, je vais redémarrer ma pensée par celle de l’un de mes mentors. Rousseau accordait autant de vertu aux criminels qu’aux citoyens si bien décris dans le Contrat Social. Il disait ceci à propos de ces gens respectueux du Contrat, à savoir que celui-ci « a pour fin la conservation des contractants. Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut.[14] » Voilà l’essence de la personne citoyenne. En ce qui a trait aux criminels, Rousseau qui leur faisait cependant trop d’éloges quelques lignes plus bas disait ceci: « La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue: c’est pour n’être pas la victime d’un assassin que l’on consent à mourir si on le devient.[15] »
J’ai disposé ces deux citations pour que les lecteurs comprennent là où je veux en venir et saisissent bien l’erreur de Rousseau. C’est mon devoir moral et philosophique de demander si les criminels, si ces gens qui font fi tant du bien des autres que du Contrat/Pacte ─qu’il soit tacite ou signifié─, sont à ce point honorables pour accepter de se donner la mort, soit de se suicider, avant de nuire à autrui parce qu’ils les respectent. Si tel était le cas, à savoir d’un honneur entre criminels et citoyens, il n’y aurait nul criminel, nul crime, nulle police et nulle prison. Tout simplement parce que chacun porterait en lui autant la loi de l’État, celle de l’autre que la sienne. À la différence de mon mentor, je pense, et je constate, que les criminels ne sont pas de cet acabit, car s’ils ont un honneur, ce n’est pas à l’égard des citoyens de la société qu’ils le témoignent.
Cependant, encore à la différence de mon mentor ─alors qu’il est intransigeant en matière de réhabilitation des criminels puisqu’il punit tous les infracteurs au droit social par la peine de mort (ou d’exil)[16]─, je démontre, et il va de soi pour les modernes du 21e siècle que nous sommes, et cela pour de nouvelles raisons et explications, que l’application de la peine de mort doit se faire à l’égard de certains crimes où mêmes les circonstances atténuantes n’en feraient pas déroger la loi ni la justice de cette possibilité. La peine de mort ne peut être proposée, ni autorisée, ni sanctionnée à tous les délits ni pour toutes les fautes, mais dans certains cas elle ne peut non plus en être exclue car elle est la seule peine applicable, nécessaire voire utile.
Là où Rousseau et moi nous nous rejoignons réside en l’idée que la peine de mort doit s’appliquer lorsque le criminel est irrécupérable, non réhabilitable, au corps social, soit de toujours y poser un danger [17]. Si le bien qu’accomplit aujourd’hui une personne n’efface pas le mal de son passé, il en va de même pour le mal fait aujourd’hui lequel n’efface pas le bien d’hier, lequel bien perdure peut-être encore. Mais cette façon de penser ne concerne que les personnes qui changent, s’améliorent ou régressent, et non les individus qui ne s’amendent pas, restant irrécupérables de par leur propre volonté. Les criminels qui n’ont aucun remords restent et demeurent dans les mêmes torts, dans le même mal, et c’est pourquoi, assurément, le mal n’efface pas le mal. Et, pour cela, il n’y a pas trente-six solutions.
Certains, comme Élisée Reclus[18], pensent que la peine de mort n’est qu’un prolongement du droit personnel de se défendre où celui-ci ne peut pas être délégué puisque le danger aurait cessé. Il est manifeste que l’autodéfense, ou légitime défense, ne peut et ne doit jamais être délégué; les forces de l’ordre ne sont pas en nombre suffisant pour être partout. Et si elles étaient en nombre suffisant, l’État serait vite ruiné. À cela, Locke aurait rajouté qu’il pouvait tuer un voleur qui se jette sur lui…[19] car, que d’attendre parfois les renforts, c’est possiblement encourir un plus grand danger. Parfois, il ne faut pas attendre pour frapper le criminel puisque la justice ne peut pas toujours le rattraper.
Étant une mesure de justice collective, la peine de mort est certes un pouvoir délégué à la justice même[20] car le danger que pose le criminel ne cesse pas parce qu’il s’est arrêté de nuire à une personne en particulier; rien ne l’empêche à ce moment –ou à un autre ultérieur– de récidiver puisqu’il n’a pas été arrêté par la loi, elle qui est commune. Comme la loi, source de la seconde, la justice ne saurait être particulière, et c’est pour cela qu’elle est déléguée. Et parce qu’elle est déléguée, elle se fait plus tempérée, rationnelle, sans excès. Mais ce n’est pas parce qu’elle est déléguée qu’elle ne peut ni ne doit être efficace. C’est ce qui explique que la peine de mort peut être déléguée, remise à autrui, puisque ce châtiment reflète la sévérité d’un crime particulier, qui a pourtant atteint l’ensemble qu’est la collectivité dans laquelle tous habitent et vivent. La peine de mort est donc un droit collectif.
Pour le criminel imperméable aux remords, pour reprendre l’expression de Yves Thériault[21], je poursuis en rajoutant qu’il n’y a qu’une solution viable pour la communauté humaine quand le criminel use de tous les moyens pour parvenir à ses fins: c’est la peine de mort. C’est la solution car il est impossible de placer sous surveillance, pas à pas et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, chaque criminel de crimes graves ou majeurs. C’est d’ailleurs vraiment une utopie que de penser de la sorte –et même d’agir en ce sens– car, outre les coûts faramineux qu’il en ressortirait, l’État ni les entreprises privées n’ont le personnel pour une opération de filature d’envergure. Peut-être pour un terroriste, l’opération serait considérée, mais pas pour un voyou de bas étage, qui est tout de même très dangereux pour la société s’il était en liberté.
Le schéma de la peine de mort est simple; en fait, il était très hégélien, et ce avant même que j’apprenne qui fut ce penseur et ce sur quoi il avait réfléchi. La réhabilitation est le moyen de faire prendre conscience aux criminels de leur potentiel d’êtres humains, et ce dans le but avoué d’en faire des meilleurs citoyens, de meilleurs humains. Là où je poursuis la pensée de Hegel, c’est que si la conscience −la liberté d’agir respectueusement− ne leur est pas accessible, alors que d’accorder la liberté à des criminels, ils n’en feraient pas un sain usage, notamment à notre égard. Et c’est pourquoi, faute de les voir accéder à la liberté, et faute de les maintenir éternellement emprisonnés, il faut les tuer, assurément.
Vous connaissez certainement le proverbe Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras? Il est préférable d’être certain que les vivants respectueux des lois continuent de vivre, en santé et en paix, et que le criminel soit mort, que de tenter la récidive du criminel et la mort de d’autres gens, même si nous ne les connaissons pas.
Un fait est aussi à noter et reste à mentionner. Dans un système de justice où les gens sont présumés coupables, et où c’est à eux à prouver qu’ils sont innocents, alors que l’État a tous les moyens à sa disposition pour le contraire, comme c’est le cas aux États-Unis, il est bien entendu de ma part que la justice de la peine de mort que je développe ici ne peut absolument pas s’appliquer. Lorsqu’une conception de la société et de la justice discrimine d’emblée une partie de ses citoyens –les noirs et les gens d’origine hispaniques–, qu’elle facilite davantage l’accès à la criminalité qu’à l’éducation et qu’elle ne fait rien pour la réinsertion, il n’est pas étonnant que beaucoup de gens soient condamnés, là-bas, à la peine de mort, et ce sans preuve, et encore pour des motifs parfois de moindre portée.
Mais si vraiment vous ne voulez pas de la peine de mort, et ce à tout prix, alors acceptez de payer beaucoup plus d’impôts et de vous adonner aux recherches expérimentales; ce serait les moindres mesures. Quant à la mesure la plus efficace, m’est-il demandé? Changez donc de système politique: abolissez donc les inégalités socialement instituées et défaites donc toutes les classes sociales pour qu’il n’y en ait aucune entre les humains. Faites le choix économique de changer cette économie qui économise les rapports sociaux et crée des criminels en cravate.
Nous convenons que les connaissances évoluent, grandissent, s’améliorent et se précisent lorsqu’elles ne sont pas enfermées dans un dogmatisme ─que celui-ci soit religieux, laïc ou scientifique n’y change rien. Avec le temps, si l’humanité continue de chercher et de développer de (nouveaux) savoirs, elle trouvera les moyens d’en réhabiliter d’autres et l’irrécupérabilité des criminels ─de certains du moins─ pourra être révisée à la baisse. C’est pourquoi la définition que se donne une société à propos de l’irrécupérabilité, et sur laquelle s’accordent ses constituants, devra être revue avec les progrès. Et puisque ceux-ci se font rapidement, la fréquence d’examen doit suivre le même rythme, sinon l’éthique et la morale prennent du recul sur les sciences, alors que ces dernières doivent appuyer les deux premières à toujours être au devant social, national et humain dans nos considérations.
Ainsi, à long terme, la peine de mort doit tendre à ne plus être car les criminels seront réhabilitables, mais aussi et surtout parce que la société ne créera plus ─involontairement, inconsciemment ou encore volontairement─ les conditions orientant une personne vers ce devenir néfaste. Il ne restera plus que les criminels qui auront choisi, sciemment, la criminalité et les émotifs qui n’auront pu se contrôler à un moment donné, moment ayant mené à un crime. On ne fait pas une Cité, une société ou un État avec des criminels; ces derniers ne sont ni utiles à l’intérieur ni à l’extérieur de ceux-ci. S’il y a bien des individus inutiles, ce sont bien les criminels. Je le répète, mais c’est primordial, l’éducation, une conscience civique et citoyenne et des conditions d’existence (matérielles et spirituelles, non religieuses) sont les fondements de l’être humain vivant en communauté civilisée, et non contre elle.
C’est pourquoi la peine de mort ne doit jamais devenir une coutume, une mœurs ni une pratique banalisée par son usage.
[1] : Ibid, p.87; je paraphrase.
[2] : Politique II, 1981, Paris, Fayard, p.22.
[3] : L’ordre moral consiste à s’occuper de son devoir, et la peine de mort, en tant que sentence, n’est pas un objet mécanique comme le sont l’économie ou les mathématiques. Il y a bien sûr une intentionnalité, mais elle n’est pas froide, ni inflexible, car elle vise une finalité sociale, politique (dans son sens large), soit à une pacification des conflits entre citoyens.
[4] : Le criminel, bien qu’ignoble, reste innocent à ce qu’il n’a pas commis.
[5] : L’Article 4 de la Déclaration universelle des droits de l´homme, adoptée par l’Assemblée générale dans sa résolution 217 A (III) du 10 décembre 1948, stipule que Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.
[6] : Article 22 de la même Charte.
[7] : Ibid, p.100.
[8] : Télésérie Babylon 5, Passing throught Gethesemane.
[9] : Ou de l’altermondialisation, comme se le disent certains partis politiques et mouvements sociaux.
[10] : J’entend par ce terme l’individu qui respecte les règles de la société, qui agit donc humainement, et non comme l’on en qualifie les génocidaires du genre d’Hitler, lesquels agissent inhumainement.
[11] : (L.R.Q., chapitre S-40.1) (2002, c.24, a.155) [En ligne]. http://www2.publicationsduquebec. gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=%2F%2FS_40_1%2FS40_1.htm (le 6 novembre 2008).
[12] : Ibid, p.106.
[13] : Ibid, p.105.
[14] : Du Contrat Social, GF Flammarion, Paris, 2001, p.74.
[15] : Idem.
[16] : Ibid, p.75.
[17] : Idem.
[18] : La peine de mort. [En ligne]. http://classiques.uqac.ca/ (consulté le 3 janvier 2009).
[19] : Second traité du gouvernement civil, section 182; je paraphrase.
[20] : Comme l’État est la délégation de la souveraineté individuelle par la représentation, lui-même qui se délègue en créant légalement des institutions, telle la justice!
[21] : Tout le monde dehors! Enquête sur les libérations conditionnelles, Libre expression, 2005, p.36.